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Les œuvres de Fabien Leaustic peuvent sans doute être qualifiées de formes limites, en ce qu’elles tendent à déjouer la forme elle-même et ce qu’elle a d’autoritaire, dans l’histoire des idées, des sciences et de l’art. En mathématiques complexes, le champ de formation initiale de l’artiste, la « modélisation » compose ainsi avec les limites du savoir ; comporte une marge d’erreurs. C’est dans cet interstice que s’inscrivent les dispositifs jubilatoires de Fabien Leaustic, qui déplace les phénomènes physiques hors de leurs contextes habituels pour en renouveler la perception. Et relancer la pensée.
Un geste des plus simples – apposer une fine couche de terre sur une vitre pour l’y laisser sécher (Abri, 2016) – rejoue à nouveaux frais une phénoménologie quotidienne : l’effritement de la matière percée de lumière, sismographie des vibrations rythmant le temps de l’exposition, peut évoquer « un lieu qui puisse abriter sans être enseveli, qui protège sans étouffer » (Vitruve, De Architectura, II, 1), soit la forme première de l’abri. Les Cariatides (2017), fines colonnes le long desquelles s’écoule continuellement le même paquet de terre glaise à l’état liquide, révèlent la perfection propre au pigment dans sa labilité soyeuse, odorante et sensuelle. Une sculpture fluide, « crue » pourrait-on dire si l’on se souvient que ce matériau se destine plutôt au four d’un céramiste, qui n’est pas tant ici mise en forme que mise en mouvement.
Les réalisations de Fabien Leaustic sont ainsi des processus en cours, qui n’occupent plus seulement l’espace mais aussi le temps de l’exposition, questionnant la pérennité de l’œuvre. Manipulant cette fois le vivant, Monolithe (2015-2017) s’apparente à une imposante stèle rectangulaire qui accueille le biotope inédit d’un phytoplancton se développant hors du milieu aqueux. Produisant de l’oxygène, ce dernier modifie peu à peu la composition chimique de l’environnement au sein duquel évolue le visiteur.
Les espaces sensoriels de l’artiste confrontent systématiquement une forme orthonormée, rigoureuse tel un hommage à la sculpture minimale américaine, à une force naturelle qui vient la compléter. Entre art et science, Fabien Leaustic semble travailler tout contre cette dernière : si le scientifique est sensé lever le voile sur les mystères du monde, l’artiste semble entreprendre de le réenchanter, de rebeller notre capacité de fascination face aux phénomènes qui nous entourent. Nous rappelant que l’intuition – cette plus haute capacité de l’intelligence, selon Bergson - se révèle face à l’inconnu.

Texte : Marine Relinger - 2017