Genèse d’un paysage médusé

2020
Méduse ADN de l’artiste flottant dans de l’alcool à 90°.
120 x 80 cm
Tirages photographiques (prise de vue macro) contre-collés sur aluminum en caisses américaines laquée noir
Série de 9 photographies numérotées sur 3

Travailler avec la matière plastique la plus proche, la plus intime, la plus immédiate, la plus directe, mais peut-être la moins intuitive : mes propres gènes. C’est la matière première la plus légitime que je peux utiliser car elle n’enlève rien à notre monde, je la puise en moi, à l’image du processus de création propre à chaque artiste. Ce qui est épatant, c’est que le résultat est une nouvelle sorte d’empreinte génétique unique, tout comme mon génome, qui devient alors un paysage non reproductible. De paysage, il en est question, signifiant peut-être que nous devons nous évader de l’impasse d’une vision anthropocentrée de notre rapport à l’environnement sur lequel nous agissons et inversement.

Il est possible d’isoler l’ADN présent dans les cellules et de le rendre visible à l’œil nu.
Nous avons donc réalisé cette expérience avec les chercheurs du laboratoire et mis au point une recette efficace pour précipiter mon ADN à partir de mes cellules buccales : tout ça part finalement d’un crachat.

L’ADN précipité de cette manière porte un nom : la méduse ADN. Ce qui a en partie inspiré le nom de cette série : «Genèse d’un paysage médusé». Dans son tube à essai, mon ADN flottant dans l’alcool fit apparaître dans mon esprit une sorte de nuage, aux formes elles-mêmes évocatrices, paréidolie, chère aux surréalistes. Le projet était né. Une fois cette recette mise au point je suis retourné en atelier pour mener mes propres expériences.

J’ai travaillé avec un verre de type ballon utilisé pour le vin et un fond bleu. Ces deux éléments permettent de projeter le regard en le détournant d’une échelle réelle. Ainsi des particules de la taille d’un ongle paraissent beaucoup plus grandes et semblent flotter comme les nuages dans l’atmosphère.
Un autre détail qui n’est pas des moindre et qui renseigne sur la taille réel de ce qui est regardé : les petites bulles d’air qui portent la méduse ADN en suspension dans l’alcool à 90° du verre. Ces images jouent sur une vision en deux temps, le lointain et le proche, et posent la question au regardeur de ce qu’il est réellement en train d’observer. »

Propos de Fabien Léaustic recueillis
par Elodie Mereau en janvier 2020.




Parfois, un bouleversement écologique peut être immensément poétique, comme les lacs bleus qui deviennent roses à cause de la forte salinité et de la présence de bactéries dans l'eau. De la même manière, ce paysage apocalyptique met en lumière les plus petits éléments d'un écosystème parfait. Pensez-y : est-il possible de prendre les plus petits constituants humains et de les sublimer pour en faire un univers ? C'est ce que fait Fabien Léaustic, (Besançon, 1985). Il parvient à isoler l'ADN présent dans sa propre salive pour créer un paysage sublime qui semble venir d’un plan terrestre. "Genèse d'un paysage médusé" est un geste poétique où l'artiste ne vole rien à la nature pour créer son œuvre, il se vole lui-même, transformant sa plus petite essence génétique en matière plastique. En tant que créateur soucieux du présent, il nous soumet continuellement à un examen critique de la trace de notre vie sur la planète, et de la façon dont nous déformons la normalité des rythmes végétaux et minéraux dans ce corps terrestre lacéré.


Texte de Rolando J. Carmona