AVANT-PROJET


Il est possible d’isoler le matériel génétique présent dans les cellules et de le rendre visible à l’œil nu en les « précipitant ». Nous avons réalisé cette expérience avec les chercheurs du laboratoire et mis au point une recette efficace pour précipiter mon génome à partir de cellules buccales : tout ça part finalement d’un crachat. Dans son tube à essai, mon matériel génétique flottant dans l’alcool fit apparaître dans mon esprit une sorte de nuage, aux formes elles-mêmes évocatrices, paréidolie, chère aux surréalistes. Une fois cette recette mise au point, je suis retourné en atelier pour mener mes propres expériences.

Il s’agissait de travailler avec la matière la plus proche, la plus intime, la plus immédiate, la plus directe, mais peut-être la moins intuitive : mes propres gènes. C’est la matière première la plus légitime que je peux utiliser car elle n’enlève rien à notre monde, je la puise en moi, à l’image du processus de création propre à chaque artiste.
à Besançon en décembre 2019.

Autoportrait, Méduse ADN de Fabien Léaustic
extraite au laboratoire RIGHT à Besançon en décembre 2019.

Ce qui est épatant, c’est que le résultat est une nouvelle sorte d’empreinte génétique unique, tout comme mon génome, qui devient alors un paysage non reproductible.

L’objectif était alors de développer une pratique du portrait qui fasse paysage. Comme une tentative de fusion entre l’humain et le ciel, élément indispensable à notre survie. Mon travail de recherche m’amène aujourd’hui à m’interroger sur notre positionnement en tant qu’êtres humains au sein de notre environnement. Notre condition implique-t-elle cet anthropocentrisme qui nous caractérise aujourd’hui ? Avons-nous toujours considéré les éléments qui nous entourent comme des ressources ? Nous considérant au-dessus de notre milieu, en ignorant nos interdépendances avec celui-ci. Je ne peux m’y résoudre. Nous n’habitons pas seulement le monde, nous le co-habitons depuis toujours.


Parfois, un bouleversement écologique peut être immensément poétique, comme les lacs bleus qui deviennent roses à cause de la forte salinité et de la présence de bactéries dans l’eau. De la même manière, ce paysage met en lumière les plus petits éléments d’un écosystème parfait. Pensez-y : est-il possible de prendre les plus petits constituants humains et de les sublimer pour en faire un univers ? C’est ce que fait Fabien Léaustic. Il parvient à isoler l’ADN présent dans sa propre salive pour créer un paysage sublime qui semble venir d’un plan terrestre. “Genèse d’un paysage médusé” est un geste poétique où l’artiste ne vole rien à la nature pour créer son œuvre, il se vole lui-même, transformant sa plus petite essence génétique en matière plastique. En tant que créateur soucieux du présent, il nous soumet continuellement à un examen critique de la trace de notre vie sur la planète, et de la façon dont nous déformons la normalité des rythmes végétaux et minéraux dans ce corps terrestre lacéré.

Texte de Rolando J. Carmona

Vue de l’exposition Quand les energies creusent le ciel à la galerie Interface à Dijon en février 2020.